INTERNATIONAL : Les Américains craignent de gagner une bataille et de perdre la guerre
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TERRORISME. La multiplication des bombardements provoque des doutes sur la possibilité d'atteindre les objectifs de la campagne militaire, notamment la capture d'Oussama Ben Laden.
Phénomène pire encore: en multipliant les victimes civiles en Afghanistan, les frappes américaines confortent les talibans devant l'opinion musulmane. |
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C'est davantage qu'un problème de communication. Les missiles et les bombes tombent sur l'Afghanistan depuis bientôt trois semaines, et le général Richard Myers, chef d'état-major américain, vient chaque jour expliquer à un parterre de journalistes assis que les pilotes avaient des objectifs, et qu'ils les ont atteints. Puis il montre quelques brèves images vidéo.
Mais ce monologue répétitif ne passe plus, et il se produit pour cette guerre exactement ce qui s'était passé il y a deux ans après plusieurs semaines de bombardements de la Serbie et du Kosovo. Les questions fusent désormais: «Peut-on vaincre du ciel une armée ennemie? Où sont vos résultats? Où sont vos succès? Où sont vos progrès?» Le général et son patron au Pentagone, Donald Rumsfeld, ont beau répéter qu'ils avaient annoncé dès le début une guerre compliquée et longue, inédite et sur plusieurs fronts, seules leurs incertitudes et leurs interrogations sont retenues par les journalistes, et par les politiques qui redoutent un enlisement. Il a suffi que l'amiral John Stufflebeem, porte-parole militaire, se déclare «surpris de la façon coriace dont les talibans s'accrochent au pouvoir», il a suffi que Donald Rumsfeld s'interroge jeudi dans un entretien à USA Today sur la possibilité de jamais mettre la main sur Oussama Ben Laden, pour que le doute s'installe. Le scepticisme s'alimente en fait à bien d'autres sources. Un chasseur bombardier vient d'essuyer un tir de missile au nord de Kaboul alors qu'on disait à Washington la défense antiaérienne talibane écrasée. Un hélicoptère de secours, qui voulait récupérer un appareil endommagé au cours de l'opération sur Kandahar de samedi dernier, a essuyé du feu jusque sur le territoire pakistanais. Les troupes fidèles au mollah Mohammad Omar ne se sont pas débandées, et les désertions dont l'Alliance du Nord parlait dès les premiers jours de la guerre n'ont pas été confirmées. Au même moment, les opposants à leur régime, qui étaient réunis à Peshawar pour débattre d'un hypothétique gouvernement de coalition, se sont séparés en demandant que les bombardements sur l'Afghanistan ne durent pas. Le secrétaire d'Etat Colin Powell, qui est sensible à ce risque, et qui voit venir le ramadan avec de l'inquiétude, n'a cependant pas exclu que la campagne militaire continue sans interruption jusqu'à l'hiver et même au-delà. Pour corriger l'effet de son interview à USAToday, Donald Rumsfeld l'a commenté à la mi-journée, rappelant qu'il avait toujours dit que la capture des chefs d'Al-Qaida pourrait être longue et ardue, l'action militaire n'étant qu'une face de cette recherche. «Tant que vous ne l'avez pas eu, a-t-il expliqué en parlant de Ben Laden, vous ne l'avez pas. Alors, que veut dire progrès? Continuons-nous notre effort? Vous pouvez en être sûrs. Comptons-nous mettre la main sur lui? Oui.» Peu avant, Tony Blair, le premier ministre britannique, avait lui aussi mis un bémol à ses propos en général conquérants: il croit peu probable que le chef d'Al-Qaida soit jamais amené devant un tribunal, et plus probable qu'il soit tué. George Bush lui-même a corrigé un peu son discours, expliquant mercredi que les responsables terroristes étaient «lentement et sûrement encerclés». Au moment où il parlait, des bombes de très fort calibre, lâchées sur les pentes de la province de Paktia, proche du Pakistan, tentaient de boucher les issues des tunnels dans lesquels des combattants d'Al-Qaida se cachent peut-être. La guerre se prolongeant, c'est cependant dans l'opinion musulmane que les effets risquent d'être désastreux. Les bombardements apportent presque chaque jour leur «effet collatéral», des «pertes civiles non souhaitées», comme dit maintenant le Pentagone. Al Jazira, la télévision indépendante du Qatar, montre les images de ces maisons détruites et des survivants dans les ruines. Hier, c'est un bus qui a été touché près de Kandahar: dix morts, dit l'agence talibane. Et les Nations unies protestent elles-mêmes contre l'utilisation par les Américains de bombes à fragmentation, projetant en tous sens de plus petites bombes (lire page 6), dont une a été lâchée sur un village près de la ville d'Hérat. Cette inquiétude sur les réactions du monde musulman arrive jusqu'à New York. Richard Holbrooke, ancien ambassadeur à l'ONU, dirige une task force indépendante sur la réponse américaine au terrorisme. Il avait invité cette semaine trois experts islamiques à plancher devant un parterre politique de haut vol. Holbrooke en est ressorti effaré: «Aussi incroyable que cela paraisse, un meurtre de masse (celui du 11 septembre) semble gagner la bataille des cœurs et des esprits dans le monde musulman. Si cette débâcle diplomatique persiste, les Etats-Unis gagneront la bataille et perdront la guerre.» |